Les règles du deuil


Que veut dire “faire son deuil”? Comment dans l’histoire cette pratique a- t-elle changé? Quelles règles suivent les hommes afin de survivre au deuil?

«Un dernier conseil au sujet du deuil à prendre ; il est de très mauvais goût de sortir dès le lendemain ou le sur-lendemain en grand costume de deuil, on pourrait vous reprocher de l’avoir fait faire à l’avance, on reste huit jours chez soi le temps nécessaire à la confection des costumes ; si l’on est obligé de sortir on revêt les vêtements que l’on a mais on choisi les plus sombres. Du reste ajoutons comme pour toutes les circonstances délicates de la vie, que le deuil ou la joie dans la naissance ou la mort, est une question de tact qui appartient plus au cœur qu’à la raison, c’est la règle de tous les savoirs-vivre dans le monde. »

Extrait du manuel de la politesse et des usages du monde et du savoir vivre par Mme Lambert qui date du second empire. A cette époque on avait la possibilité d’être en deuil et le devoir de l’être alors qu’à notre époque le deuil public est quasiment interdit, cela ne facilite pas notre relation à la mort. Tout cet ensemble de règles est mort avec la Grande Guerre, c’est à ce moment là qu’on va basculer dans une modalité du deuil qui est très largement encore la notre aujourd’hui.

les obsèques

Les exécutions capitales

On ne porte pas le deuil d’un exécuté, tout ce qui relève du mortuaire et du funéraire se cache, se fait de façon furtive jusqu’aux sépultures qui ne sont pas toujours identifiables.
Dans la société française du XIX ème, il faut savamment distinguer dans la manière dont on va se souvenir ou ne pas se souvenir de celui qui vient de mourir. Le contraste est d’autant plus marqué que cette obligation du souvenir de la commémoration s’impose de façon croissante au reste de la société avec l’essor des cimetières la visite au cimetière, le culte des morts, etc…Ceux qui ne font pas l’objet de ces pratiques sont doublement ostracisés,

Qui porte le deuil ?

Dans le cas des deuils privés, on ne porte plus du tout le deuil, on l’a porté jusqu’à la première Guerre mondiale incluse, même si pendant cette guerre que l’on a commencé à moins porté le deuil, le recul de la couleur noire s’affirme paradoxalement il y a une monstration du deuil reste encore très grande : un courrier de deuil, un faire part de deuil tels qu’on les utilisait dans la bourgeoisie française, britannique, allemande, à savoir plus d’un centimètre de bande noire qui entoure le papier, l’enveloppe elle même est entourée de noir, la brutalité de l’annonce est encore très grande.
C’est probablement avec la mort de masse du début du XX e s que la monstration de la mort paradoxalement recule.
Cette mort est présente sous divers aspects dans la société du XIX e s, la question du développement du cercueil à partir de 1801 dans la France de Napoléon, il y a aussi la question des cheveux que l’on garde avec soi, des tableaux de cheveux du défunt ou de la défunte, des reliques, et la question de maintenir le corps visible le plus longtemps possible en particulier avec l’embaumement. Ce qui est frappant par rapport au siècle précédent, c’est ce qu’on pourrait appeler de façon un peu anachronique « le culte des morts » pour l’époque moderne passe par quelque chose qui n’a rien à voir ni avec le lieu où le corps est enterré ni avec le corps lui-même ; à l’époque moderne si on veut montrer qu’on chérit ses morts on va faire dire des messes, brûler des cierges, etc…alors qu’au XIX e s il y a un ancrage du deuil, dans un lieu la tombe et sur un corps, donc il y a toutes ces reliques évoqués précédemment, il ya les photographies mortuaires qui vont se développer, les masques mortuaires et le summum est l’embaumement qui permet de conserver le corps jusqu’au funérailles et aussi de s ‘assurer qu’il ne se dégradera pas dans le sol, un désir éperdu de conservation, on parle même de société de conservation dans les cimetières, qui va se mettre en place au XIX e s et parfois de façon névrotique avec l’embaumement.
Etre en deuil c’est avoir un ensemble de chose à faire, notamment s’occuper du corps du défunt puis peut-être entretenir sa mémoire une fois la période du deuil accomplie.
S’occuper du corps du défunt se professionnalise au XIX e, avant c’était un travail qui était plutôt dévolu aux femmes dans les communautés villageoises notamment, en ville c’était la concierge. Les pompes funèbres vont de plus en plus se charger du corps, et puis il y a la profession d’embaumeur qui manque d’émerger parce qu’elle va percer et puis disparaître qui vise à préparer le corps pour les funérailles et le rendre imputrescible ensuite. Sous l’ancien Régime, l’embaumement relevait de la sphère médicale, il était réalisé par des chirurgiens, c’était très limité socialement, c’était les princes, les militaires, les aristocrates, Luis XIV, les grands ecclésiastiques,…Au début du XIX e il y a une demande qui émerge, c’est une demande privée, sentimentale,et c’est donc un espèce de créneau commercial où vont s’engouffrer des gens qui ne sont pas des médecins, notamment l’inventeur de l’embaumement Jean-Nicolas Gannal qui est un industriel. A la fin du XIX e on s’aperçoit qu’il y a une déprise de l’embaumement, il ne réapparaît qu’en 1960 autour de Jacques Marette et d’autres thanatopracteurs.
A la fin du XIX e on peut parler d’un changement de sensibilité face aux cadavres, Victor Hugo meurt en demandant de ne pas être embaumé, mais le sera malgré tout partiellement. La déprise relative de l’embaumement reste très minoritaire, très urbain, très bourgeois, la différence entre le début et la fin du XIX e est qu’on a l’impression qu’au début du XIX e il y a toute une bourgeoisie qui es fascinée par ces procédures d’embaumement qui s’efforce d’acheter des concessions perpétuelles dans les cimetières, les deux phénomènes sont complètement liés, à la fin du siècle il y a un repli social, c’est à dire que cet embaumement redevient un embaumement de prestige.

« Dans les trois premiers mois de deuil pour un mari la femme ne porte que des vêtements de laine, les six premières semaines sa coiffure et son fichu sont de crêpe noir ou de gaze de laine, dans les six semaines suivantes ils sont de crêpe blanc ou fichu de lingère, les six mois suivant elle en soie noire, en hiver gros de Naples en été taffetas, la coiffure est en crêpe blanc, les trois derniers mois elle est en noir et blanc et les six dernières semaines elle est en blanc uni. Le deuil pour une femme est de porter l’habit de drap sans bouton, les souliers bronzés, les bas de laine, l’épée garnie de crêpe pour ceux qui ont le droit de porter. Au bout de six semaines on porte l’habit de drap avec boutons, bas de soie noire, ruban noir à l’épée. Le petit deuil des trois derniers mois est l’habit noir, bas de soie blanc, nœud d’épée noir et blanc. En tout temps le chapeau est garni d’un large crêpe. »

Il y a cet habit de deuil du XIX e avec ses règles de bien séance, il y a aussi une lecture possible suivant que le mort est un homme ou une femme, le XIX e est le siècle de la théorie des deux sphères, les femmes sont plutôt destinées à la vie domestique, l’élevage des enfants, à leurs soins, alors que l’homme lutte dehors, pour soutenir sa famille donc de ce fait le deuil des hommes est moins contraignant que celui des femmes parce que leur fonction dans la société les oblige à sortir plutôt à se montrer, à continuer de travailler, pour les femmes le deuil est plus interminable car elles sont consignées chez, coupées de la société, comme c’est aussi leur place le deuil est en quelque sorte redoublé dans leur cas.

règles du deuil

Le deuil de guerre n’est pas le deuil ordinaire, car on est dans l’inversion de l’ordre de succession des générations, les jeunes meurent avant les vieux, et d’autre part ils meurent de mort violente, et il n’y a pas de corps. C’est un deuil à corps absent, on entre tout de suite dès que l’annonce est faite voire bien avant dès que l’on a plus de nouvelle, cela signale l’avancée de la mort mais à corps absent. La douleur pour les vivants, les survivants est décuplée. La restitution du corps est un enjeu majeur pendant la guerre et massif après la guerre avec des débats extrêmement durs et âpres pour savoir si les tués appartiennent à la nation et éventuellement à leurs camarades ou bien si ils reviennent aux familles.
Les rituels du deuil séparent les femmes, les hommes, les sœurs, les frères, les mères mais ce sont surtout les deuils eux-mêmes qui séparent, ces deuils nés de la violence de ces guerres 14/18 et cela pendant très longtemps.
Le deuil de guerre est identique pour tous, en apparence, il est collectif, il est théorisé, c’est un deuil beaucoup moins singulier et apparemment uniforme, mais quand on va du côté de la souffrance, on s’aperçoit est extraordinairement singulière, le deuil ne se résume pas à sa collectivisation.

Le politique dans la question du deuil au XIX e

C’est la ritualisation des funérailles des Grands Hommes, pas seulement des présidents, funérailles de Gambetta, funérailles de Thiers sous la troisième République vont drainer des centaines de milliers de participants qui vont suivre le convoi, c’est nouveau, participent au convoi tous ceux qui se sentent en phase, en amitié en admiration pour un personnage, c’est comme un énorme spectacle où la République se donne à voir dans son unité, dans son consensus.
La société du XVIII e n’a pas grand-chose à voir avec la société du XIX e, il y a ce travail, ce commerce qui se met en place autour de la mort, il y a cette possibilité effectivement pour des gens de suivre le cercueil pour pouvoir montrer sa contestation du pouvoir en place. Ceux sont des formes très modernes de la question de la mort et du deuil dans la société française.
Si on s’en tient à la question des cortèges funèbres, à l’époque moderne le cortège partait de la maison du mort et allait à l’église, c’était tout, c’était très codifié, il y avait la famille, les confréries auxquelles appartenait le défunt, les corps constitués si il s’agissait de notables, il y a surtout un cortège qui va au cimetière. Sur la tombe on va voir apparaître de nouveaux rites comme le discours sur la tombe, plus le personnage est important plus il y a de discours, plus ça dure, et puis il y a aussi cette libre constitution du cortège qui ne rassemble plus seulement la famille et ceux qui sont attendus institutionnellement, mais il y a aussi tous ceux qui le veulent, une sorte d’affectio societatis appliquée à la mort.
Il y a malgré tout des tentatives de réglementer ce deuil dans l’espace public :
1916 au milieu de cette première guerre mondiale on tente de remettre en ordre ce moment de morts massives qui frappe le France.
Proposition de loi en tentant à créer un insigne spécial pour les parents de ceux qui sont morts pour la France renvoyée à la commission de l’administration générale départementale et communale , exposé des motifs :
« Messieurs, les meurs et les coutumes ont depuis longtemps imposé aux familles l’usage de vêtements et de signes particuliers de deuil. Le culte des morts est en France très respecté et le jour consacré à leur mémoire est l’objet de l’attention de tous. La grande Guerre que nous subissons a déterminé une mortalité considérable, mais si le deuil ordinaire de mort naturelle ne franchit pas le cercle de la famille et des amis, il n’en est pas de même quand il s’agit des morts pour la France, c’est le public tout entier, c’est la France toute entière qui participe à ce deuil. Le père de famille dont le fils est tué, la femme dont le mari est mort pour la défense du porte dans leur douleur une certaine fierté légitime, c’est une sorte de deuil public, en créant un insigne particulier que les parents pourront joindre à leur tenue de deuil, le public pourra saluer très bas un deuil qui est le sien, cet insigne, cette distinction doit être discrète, un petit ruban dont la forme et la couleur sont à déterminer suffira pour cela. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une obligation mais d’une possibilité.
Seuls pourront porter cette distinction : les pères, mères et enfants de celui qui est mort pour la France.

organisation des obsèques

Cercle de deuil

Dans la mort de masse la question se pose, qui est en deuil ? A travers cette proposition de loi qui n’a pas été votée, on voit qu’ils retiennent les ascendants, les conjointes, les conjoints et les enfants. Ce qui semble logique mais un cercle de deuil ne se résume pas à ceux qui ont un lien familial, avec celui en l’occurrence qui a été tué, mais que fait on du milieu professionnel, que fait-on des amis, on peut être plus affecté par la mort d’un ami que d’un proche, donc si on se déplace du côté de la douleur, du sensible, tout change, le paysage change complètement. Au début du XXiè le cercle de deuil c’est une vingtaine de personnes, ce qui veut dire que les deux tiers de la société française ont été touchés directement par le deuil, le deuil il faut l’élargir à des cercles concentriques non pas en fonction de la proximité familiale mais en fonction de la proximité affective.
Dans cette proposition de loi il était question aussi des enfants, qui se doivent ou pourraient porter le deuil, que faire des enfants qui sont marqués dans leur généalogie pour l’entièreté de leur vie par ce deuil parfois qu’ils porteront malgré eux ? Cette insigne que l’on veut donner aux ascendants, aux descendants est l’équivalent de la croix de guerre, de même qu’il y a héroïsation du plus grand nombre de combattants possible à partir de 1915, cette héroïsation touche la famille, tout le cercle familial est héroïsé dans une certaine mesure et ça doit se montrer, puisque par définition l’héroïsme doit être visible, et les pupilles de la Nation ont été ça, le million de pupilles de la Nation c’est une chevalerie, c’est une aristocratie dont la Nation va s’occuper et qui auront dans une certaine mesure, au-delà de leur douleur une forme de bénéfice de la mort héroïque du père, c’est un projet d’ingénierie sociale e faisant de ces enfants quelque chose de plus que ce qu’ils auraient été autrement si leur père avait survécu, c’est un projet fou, insensé, mais c’est un projet.

«  Chers morts,
Il y a qu’une dizaine d’années et déjà nous pensons à vous comme à des êtres fabuleux, cependant en ces lieux qui ne sont qu’un cimetière, en ces lieux où l’on voudrait venir en pèlerinage, rien ne parle de vous pas même ceux qui continuent de vivre, qui respirent chaque jour vos essences invisibles et dont l’oubli comme celui de la nature est si rapide. »

Ce texte nous dit l’importance de cette histoire du sensible, cette émergence de l’histoire du sensible nous permet d’aborder de manière différente ce que l’on croyait savoir sur les périodes sur lesquelles on travaillait habituellement et en particulier sur la finesse de cette relation entre un mort et ceux qui l’entouraient auparavant. Ce qui est montré dans ce texte c’est le point d’aboutissement de cette mutation qui s’est opéré au XIXè , c’est à dire qu’on ne s’adresse plus à Dieu pour qu’il abrège le purgatoire éventuellement des morts, mais on s’adresse directement aux morts, on va sur la tombe pour cela, on leur écrit des lettres, …Il y a une espèce de dialogue qui s’instaure entre les vivants et les morts sans l’intermédiaire de la religion, il y a quand même du sacré, on voit bien ces reliques corporelles qui sont gardées mais on est plus dans le registre religieux traditionnel. A l’occasion de la première Guerre mondiale on voit dans les familles apparaître des sortes de petits hôtels domestiques à leurs disparus, il n’y avait pas forcément des signes religieux, on pouvait trouver une phot, un fragment d’uniforme,…

Source : libre retranscription de l’excellentissime émission de France Culture La fabrique de l’Histoire :  https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/que-faire-de-nos-morts-34-les-regles-du-deuil

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